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La séparation

La séparation

À la sortie d’un village poussait une vieille vigne, enracinée dans une terre riche. De ses branches pendaient ses nombreuses grappes qui mûrissaient lentement au soleil. Lorsque fut venu son heure, l’aînée des grappes, située la plus proche du soleil, se sentant si mûre qu’elle commençait à se fendre se dirigea vers la vigne en ces termes :


« Vieille vigne, cela fait déjà longtemps que je suis avec toi. Tu m’as vu me convertir de fleur à fruit et ensuite grandir. J’ai reçu de toi l’aliment et l’eau dont j’avais besoin et c’est grâce à toi que je suis devenue ce que je suis. Maintenant je me sens pleine de vie et sur le point de me détacher et de donner à mon tour des fruits qui seront également les tiens. Avec ta bénédiction, je voudrais te dire au revoir et te laisser. « 


La vieille vigne, anxieuse, se cramponna avec force à la grappe et s’exclama :


« Si tu te laisses tomber, tous les autres tomberont à ta suite. Tu es mon premier fruit mûr, tu fais partie de moi. Si tu pars, tu emporteras avec toi une partie de moi. Je ne suis pas encore prête pour te perdre, ne me laisse pas déjà… »


« Ceci est le cycle de la vie, mère – répondit la grappe- c’est le sens de mon existence. Si tu me le demandes je resterai, bien que je sache tout comme toi que tu n’as pas besoin de moi pour continuer à être ce que tu es. Et nous savons toutes les deux que si je reste je mourrai près de toi et ma vie n’engendrera pas la vie. Je ne sais pas à quoi pourrait te servir mon sacrifice. »


« Tu parles de manière très sage alors que tu es encore petite et beaucoup plus jeune que moi. Cela fait des années que je porte des fruits qui mûrissent été après été. Je sens chaque jour que je m’affaiblis et que je disparaîtrai, en premier lieu avec mes fruits, ensuite avec mes feuilles bien que je sache également que chaque printemps je recommence un nouveau cycle. À chaque fois que je perds un fruit mon cœur se resserre ; le fait que tu sois petite et qu’il me reste encore d’autres fruits ne m’empêche pas de souffrir. Mais tes paroles sont justes : si tu restes avec moi tu mourras sans avoir réalisé ton destin. Le sacrifice que je te demandais était trop important et, surtout, stérile. Je pourrai surmonter l’épreuve et continuer mon existence. »


Après un moment de réflexion, la vigne ajouta :

« Pars et continue ton cycle de vie. Après la douleur de ton départ surviendra l’espoir que tu seras alors plus heureuse et moi plus sage. »


À ces mots, la vigne remua la branche qui soutenait la grappe et la tige qui les maintenait unies se rompit. Cela fut peut-être la brise entre les branches, mais on aurait cru entendre un soupir qui accompagnait la séparation.

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